Rouvrir les églises des bourgs et leur redonner du sens

Occupation partagée compatible : animation en extérieur (parvis et façade) et en intérieur ( parcours d’exposition) *Les étoiles de Fontevraud*, 07-2022 © Coralie-Pilard.
Occupation partagée compatible : animation en extérieur (parvis et façade) et en intérieur ( parcours d’exposition) Les étoiles de Fontevraud, 07-2022 © Coralie-Pilard.

Ces églises, malgré leur rôle si spécifique et central dans le tissu urbain, font face à un avenir incertain. Leur préservation repose sur des usages partagés, conciliant culte et nouveaux besoins compatibles. Une méthode de travail spécifique, élaborée sur le terrain en Maine-et-Loire, permet de construire des projets concertés et sur mesure.

Schéma de principe du co-usage compatible. © Dessins de Karine de Saint Maur, architecte du patrimoine.

L’église, au défi d’un projet d’usages partagés

Il est des évidences que l’on redécouvre au moment où elles vacillent. L’église de village et son parvis —repère dans le paysage, point d’ancrage du bourg, mémoire de la main-d’œuvre et des matériaux locaux— appartiennent à cette catégorie. Longtemps au centre d’un système social, spatial et symbolique, elles se trouvent aujourd’hui confrontées à une forme de retrait silencieux : raréfaction des pratiques cultuelles, fragilisation matérielle, difficulté croissante des communes à en assumer seules la charge.

Ce constat fait au niveau du territoire du Maine-et-Loire n’a rien d’exceptionnel. Il est désormais partagé à l’échelle nationale. Mais il appelle moins une nostalgie qu’un déplacement du regard : que faire de ces édifices accompagnés de leur parvis, dont la présence demeure structurante, alors même que leur usage originel ne suffit plus à en justifier l’entretien ?

L’église et son parvis ; une centralité persistante

L’ensemble formé par l’église et son parvis ne forme pas un objet isolé, mais un ensemble qui organise le territoire.

Dans la plupart des communes, l’édifice religieux constitue encore aujourd’hui un point nodal, un repère visuel dans le grand paysage. Avec son parvis, il constitue un pivot de la composition urbaine, un lieu de convergence des circulations. Le bourg s’est historiquement construit autour de lui ; il continue d’en porter la lisibilité. Sa présence excède largement sa fonction cultuelle.

Cette permanence tient aussi à la nature même de ces architectures. Par leurs volumes, leur qualité constructive, la richesse des savoir-faire qu’elles concentrent, les églises représentent souvent le plus grand monument de la commune —parfois le seul. Elles abritent aussi une part essentielle du patrimoine mobilier et artistique local. À ce titre, elles forment un réseau diffus, « le plus grand musée de France ».

Mais cette richesse est aussi ce qui rend leur entretien difficile : grandes dimensions, contraintes thermiques, coûts d’exploitation élevés. Autant d’éléments qui, conjugués à la baisse des usages, fragilisent leur devenir.

L’église et son parvis , sous-employés

L’usage cultuel des églises, bien que toujours essentiel, tend à se concentrer sur des moments spécifiques —funérailles, cérémonies ponctuelles— laissant de larges plages d’inoccupation. Pourtant, dans le même temps, ces édifices continuent d’accueillir des pratiques sociales diffuses : visites, événements, manifestations culturelles, usages informels liés au parvis ou à leur place.

Il y a là un paradoxe fécond. Ces lieux, conçus dès l’origine comme ouverts et hospitaliers, conservent une capacité d’accueil et une valeur d’usage latente. Ils demeurent des espaces de rassemblement, de silence, de mémoire —des « lieux qui échappent au temps ». Mais cette disponibilité n’est pas encore pleinement exploitée et ouvre la voie à des projets d’usages partagés.

Du monument à l’usage : un changement de paradigme

Esquisse d’un scénario de projet pour le Phare de Tourcoing. © Maxime Seurin, Architecte.

La difficulté principale n’est pas tant technique que culturelle. Elle tient à la manière dont on définit le projet patrimonial.

Pendant longtemps, l’intervention sur l’église s’est pensée en termes de conservation ou de restauration. Or, dans le contexte actuel, cette approche montre ses limites. Restaurer sans réactiver l’usage revient souvent à différer le problème.

C’est ici qu’émerge la notion d’usages partagés. Non comme une solution uniforme, mais comme une hypothèse de travail. Il ne s’agit pas de substituer un usage profane à l’usage cultuel, ni de banaliser l’édifice, mais d’inventer des formes de cohabitation respectueuses de sa nature. Expositions, concerts, espaces de travail ponctuels ou polyvalents, activités associatives, espaces de repos : ces usages ne sont pas nouveaux. Ce qui change, c’est la nécessité de les inscrire dans une stratégie cohérente, pensée dès l’amont du projet. L’église n’est plus seulement un patrimoine à conserver, mais un lieu à réactiver.

Dans certaines églises, il peut être pertinent par exemple de fractionner les espaces au sein du bâtiment en créant un co-usage compatible. Dans d’autres églises dans lesquelles les volumes doivent être conservés tels quels pour des raisons patrimoniales, une occupation saisonnière partagée compatible peut être mise en place.

Le projet comme espace de négociation

Une telle évolution ne va pas de soi. Elle suppose d’abord des arbitrages et une articulation fine faits par trois acteurs aux logiques différentes : commune propriétaire, affectataire diocésain, services de l’État. Tout projet est ensuite dégrossi par une équipe de maîtrise d’ouvrage consolidée par les savoir-faire des architectes, de fondations et de services d’Etat spécialisés. L’étape d’exécution du projet suppose d’impliquer d’autres partenaires : économistes, bureaux d’études, urbanistes, co-traitants, habitants, associations, membres des communautés paroissiales.

Le cadre juridique, hérité notamment de la loi de 1905, impose une distinction claire entre propriété et usage. Mais il ouvre aussi des possibilités, à condition d’un dialogue constant. L’usage partagé n’est possible qu’au prix d’une concertation étroite, d’un travail au cas par cas, attentif à la fois au respect du caractère sacré des lieux et aux besoins contemporains.
Cette dimension collective est essentielle. Elle déplace le projet architectural vers un projet de territoire. L’église redevient alors ce qu’elle a toujours été : un bien commun vivant.

Réinvestir plutôt que préserver ?

Faut-il dès lors parler de reconversion ? Le terme est sans doute impropre. Il suggère une rupture là où il s’agit plutôt de continuité.

Les églises n’ont jamais été des espaces monofonctionnels. Elles ont toujours accueilli des formes variées de rassemblements liés au culte, de sociabilité, d’expression artistique, de vie collective. Le projet contemporain prolonge cette vocation, en l’adaptant aux conditions présentes.

Ce déplacement est décisif. Il permet de sortir d’une opposition stérile entre conservation et transformation. Préserver, ici, ne signifie pas figer, mais maintenir en usage. Et maintenir en usage suppose d’accepter une part d’évolution.

Une méthode plus qu’un modèle

Oratoire des Dominicaines de la présentation (Tours). © Bruno-Le-Moal, architecte.

L’intérêt d’une démarche territoriale comme celle engagée en Maine-et-Loire est bien là : elle ne propose pas de solution unique, mais une méthode.

Observer, comprendre, diagnostiquer ; identifier les acteurs ; construire un projet partagé ; expérimenter des usages ; ajuster dans le temps. Cette approche progressive reconnaît la diversité des situations. Chaque église appelle une réponse spécifique, liée à son contexte, à son état, à son inscription dans la vie locale.

Un point est souvent négligé : l’importance de la gestion quotidienne de l’église. Entretien, veille sanitaire, petites interventions régulières —autant d’actions discrètes mais décisives, qui conditionnent la possibilité même d’un projet à long terme.

Face au défi du financement des restaurations et de l’entretien des églises, une réelle stratégie architecturale et économique doit permettre de mieux cibler l’étendue des travaux à réaliser, dans un souci d’optimisations des coûts. Elle nécessite un travail étroit entre l’architecte et l’économiste de la construction. Ils peuvent être amenés à proposer l’utilisation de matériaux de construction substitutifs moins coûteux, et des procédés énergétiques plus économiques.

L’architecte, dont la spécialité dans le domaine du patrimoine est recommandée, commence par l’étape de consolidation d’urgence afin de stabiliser l’édifice en assurant sa mise hors d’eau et hors d’air. Il propose ensuite tous travaux optionnels nécessaires, organisés par tranches et phasages. Cette temporalité permet d’éviter les décisions précipitées et d’installer un cadre d’élaboration de projet plus serein. Dans cette phase, le recours à des chantiers participatifs peut aider à alléger les coûts, et aussi à réactiver une forme d’appropriation collective du lieu.

Pour l’élaboration du projet le plus pertinent, plusieurs types de collaboration peuvent être mise en œuvre : services techniques patrimoniaux internes, services locaux du ministère de la Culture, partenaires privé tels que les AMO (assistants à maîtrise d’ouvrage) avec expertise patrimoniale.

Mais au-delà des contraintes, l’enjeu demeure de préserver les valeurs fondamentales de l’édifice —cultuelles, sociales et patrimoniales— tout en ouvrant la voie à de nouveaux usages. Ceux-ci ne peuvent être envisagés qu’à travers des dispositifs mesurés, réversibles et compatibles avec l’architecture existante, dans une logique d’adaptation plutôt que de transformation radicale.

L’église, un projet de société

Chapelle de la rue Mondésir à Nantes avec espaces de coworking et de salles de réunion/repos (ancien aménagement datant de 11/2024). © Camille Guingouain.

Au fond, la question posée par ces édifices dépasse largement le champ patrimonial. Elle touche à notre rapport au commun, au temps, à la transmission. Que faisons-nous de ces lieux hérités, construits par des générations successives, porteurs de mémoire mais aussi de potentialités ? Acceptons-nous qu’ils deviennent des objets inertes, ou cherchons-nous à en prolonger la vie ?

L’usage partagé n’est pas une réponse technique. C’est une manière de réinscrire l’église avec son parvis dans le présent, sans renier ce qu’elle est. Une manière, aussi, de redonner sens à l’investissement collectif qu’elle représente. Car si ces bâtiments ont traversé les siècles, ce n’est pas seulement grâce à la qualité de leur construction. C’est parce qu’ils ont toujours été habités —matériellement et symboliquement. C’est peut-être là, finalement, l’enjeu principal : non pas sauver les églises, mais continuer à les faire vivre.

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